dim
30
nov
2008
Biographe de célébrités ou de particuliers?
Les livres-sculptures d'Anselm KIEFER (expo "Monumenta") Paris, 2007
A cette question que beaucoup d'entre nous se posent, un écrivain mondialement connu, Paul Auster, répond avec humour, vérité, anticipation et tendresse.
Voici comment se termine Brooklyn Follies, texte sur lequel une amie éprise de littérature et d'humour, Anne-Marie Framboisier de Versailles, a attiré mon attention:
-Ecoute, Denise, c'est exactement pour toi, dans la même ligne que ce que tu écris!
Jugez plutôt, et qu'un assureur se lève et lance l'assurance-biographie!
« Un jour ou l’autre, nous allions tous mourir et une fois nos corps emportés et enfouis dans la terre, seuls nos amis et nos familles sauraient que nous avions vécu. Nos morts ne seraient pas annoncées à la radio, ni à la télévision. Il n’y aurait pas de notices nécrologiques dans le New York Times. On n’écrirait pas de livres sur nous. Cet honneur-là est réservé aux puissants et aux célébrités, aux gens d’un talent exceptionnel, mais qui se soucierait de publier les biographies des gens ordinaires, de ceux qu'on ne chante pas, de ceux qu'on rencontre dans la rue tous les jours de la semaine et qu'on ne prend même pas la peine de remarquer ?
La plupart des vies disparaissent. Quelqu'un meurt et, petit à petit, toutes traces de sa vie s'effacent. Un inventeur survit dans ses inventions, un architecte dans ses immeubles mais la majorité des gens ne laissent derrière eux ni monument ni réalisation durable : une série d'albums photo, un bulletin scolaire de cinquième primaire, un trophée gagné au bowling, un cendrier piqué dans une chambre d'hôtel en Floride le dernier jour de vacances quasiment oubliées. Quelques objets, quelques documents, quelques impressions vagues conservées par des tiers. Ceux-ci ont invariablement des histoires à raconter à propos du défunt, mais le plus souvent en mêlant les dates, en oubliant des événements, et la vérité en sort de plus en plus déformée et quand ces gens-là meurent à leur tour, presque toutes leurs histoires s'en vont avec eux.
Mon idée était la suivante : créer une entreprise qui publierait des livres sur les oubliés, sauvegarder les histoires, les événements et les documents avant qu'ils ne s'évanouissent –et leur donner la forme d'un récit continu, le récit d'une vie.
Les biographies seraient commandées par des amis ou des parents de l’intéressé, et les livres seraient imprimés en quantités limitées à usage privé […]. J'imaginais que je les écrirais moi-même mais, si la demande devenait trop importante, je pourrais toujours me faire aider par d'autres auteurs : poètes et romanciers désargentés, anciens journalistes, universitaires sans emploi, voire, peut-être, par Tom. Le coût de la rédaction et de la publication de tels livres serait considérable mais je ne voulais pas que mes biographies deviennent un privilège accessible seulement aux riches. Pour les familles aux petits moyens, j’envisageais un nouveau genre de police d’assurance selon laquelle une somme négligeable serait mise de côté chaque mois ou chaque trimestre en vue de faire face au financement du livre. Non plus une assurance immobilière, ni une assurance vie – une assurance biographie.
Étais-je fou de rêver que je pourrais faire quelque chose de ce projet incongru ? Je ne le pensais pas. Quelle jeune femme n'aimerait pas lire la biographie véridique de son père - même si ce père n'avait été qu'un ouvrier d'usine ou le sous-directeur d'une banque rurale ? Quelle mère ne souhaiterait lire l'histoire de son fils policier, tué dans l'exercice de ses fonctions à l'âge de trente-quatre ans ? Dans tous les cas, ce devrait être une affaire d'amour". Une épouse ou un mari, un fils ou une fille, un père ou une mère, un frère ou une sœur – seuls les attachements les plus profonds. […] Je ressusciterais cette personne à l’aide de mots. […] Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir des livres."
BROOKLYN FOLLIES. Paul Auster, Actes Sud, 2006 p. 360-362.

